Il est des lieux où se croisent et se rejoignent de nombreuses lignes de force. Certaines ont une réalité physique, telles un arc volcanique, une faille géologique ou un courant marin ; d’autres sont plus intimes, comme un souvenir, une référence culturelle ou historique, une émotion… Ces croisements génèrent des « champs », physiques ou imaginaires, vers lesquels chacun, selon sa sensibilité, peut se sentir irrésistiblement attiré.
Prenez par exemple un arc volcanique. Recoupez-le avec un régime de vents venant de toutes parts de l’horizon, un climat méditerranéen et des souvenirs de l’Odyssée d’Homère, et vous déterminez un premier « champ de forces ». Ajoutez maintenant des « vecteurs » plus personnels, tels un attrait immodéré pour les spécialités culinaires méridionales : les câpres, les olives et leur huile parfumée, la divine malvoisie; recoupez tout cela avec une attirance certaine pour les symboles de la féminité. Mettez aussi, à l’instar du « Petit Prince » de St Exupéry, un amour particulier pour les couchers de Soleil et couronnez le tout par la référence à un film magnifique de Massimo Troisi et Michael Radford, évoquant la rencontre imaginaire entre le poète exilé Pablo Neruda (Philippe Noiret) et un jeune facteur (Massimo Troisi). Dès lors, le point où tous ces champs convergent est parfaitement défini.
Combiné au climat méditerranéen, l’arc volcanique nous situe dans la zone de la rencontre, et même de la subduction des plaques tectoniques africaine et européenne. Les vents et l’Odyssée nous ramènent à Eole, dieu des vents, qui les distribuait à la demande dans toutes les directions : nous voici donc dans l’arc Eolien, dont les sept îles principales sont autant de volcans. Contrairement à l’affirmation d’Homère, ces îles ne sont pas flottantes, mais fermement ancrées à un plateau, au fond de la mer Tyrrhénienne, à quelques 2000 m de profondeur. Les îles ne sont donc que les sommets de volcans de presque 3000 m de hauteur ! Elles sont distribuées selon un Y dont l’axe principal, du sud au nord, est représenté par Vulcano, Lipari et Salina, la branche à l’est comprenant Panarea et Stromboli, celle à l’ouest Filicudi et Alicudi.
Salina est la plus verte, et donc la plus cultivée. Si elle tient son nom actuel, assez banal, d’un petit étang salin situé à son extrémité sud, son nom antique est Didyme, bien plus évocateur de l’île toute entière. Didyme, on imagine une divinité féminine aux deux seins volcaniques s’élevant fièrement au-dessus de la mer. Didyme, la généreuse, qui porte les plus beaux fruits d’Eolie, les raisins de malvoisie, les olives, et surtout les câpres.
La câpre (le nom est féminin, lui aussi, comme l’olive et la malvoisie, et comme Didyme, bien sûr !) n‘est d’ailleurs pas un fruit, mais le bouton floral du câprier, plante méditerranéenne par excellence : on la trouve des Canaries jusqu’en Palestine. Elle pousse naturellement sur des rochers et des vieux murs. La fleur « ne vit que ce que vivent les roses, l’espace d’un matin… » (Malherbe). Mais quelle merveille ! A Salina, les câpres sont récoltées par des mains féminines, triées par taille, et mises au sel. Sous cette forme, elles se conservent des années, et reprennent vie après avoir été dessalées. Il arrive qu’on oublie de récolter quelques câpres, qui donnent alors des fruits, au vilain nom français de caprons, et au joli nom éolien de « cucunci » (prononcez coucou-n’tchi). Autrefois consommés seulement par les locaux, ils sont aujourd’hui très appréciés et commercialisés.
La câpre, avec son inimitable parfum, est un incontournable de la gastronomie méditerranéenne. Dire qu’on la mange « à toutes les sauces » est là-bas une évidence. Giuseppe et Loredana sont producteurs de câpres, comme l’était le père de Giuseppe, et certainement son grand-père aussi. « Les câpres, que c’est bon ! » (I capperi, che bontà !) est le slogan qui l’a fait connaître. Mais à côté des câpriers poussent aussi des oliviers et de la vigne. Giuseppe produit donc aussi de l’huile et du vin, la fameuse malvoisie de Salina, un nectar évidemment divin ! Et dans cet environnement, avec les recettes authentiques de sa « mamma », Giuseppe et Loredana viennent d’ouvrir un restaurant !
Depuis une quinzaine d’années, ils louent aussi, à la semaine, deux petites maisonnettes contigües à leur propre maison. C’est à Pollara, petit village du nord-ouest de l’île, accroché au flanc d’un ancien cratère volcanique dont la moitié s’est effondrée en mer il y a fort longtemps. Plus bas, un escalier dans la falaise nous mène au port, le plus petit du monde, paraît-il ! Quelques abris à bateaux, avec des plans inclinés le long desquels, le soir, on tire les bateaux hors de l’eau, car le port n’est pas protégé des vagues, et Eole fait souvent des siennes !
En remontant, un peu avant la maison de Giuseppe, un chemin s’ouvre sur la gauche. Malgré les panneaux d’interdiction vermoulus, ou peut-être parce qu’ils sont vermoulus, allons-y donc ! Bientôt, on arrive au Paradis d’Eole, à la maison du « Postino » !
La maison traditionnelle éolienne, c’en est là un authentique exemple, est construite généralement sur un étage, faite d’un alignement de pièces s’ouvrant sur une galerie couverte en pergola, qui s’appuie sur des colonnes trapues. Entre les colonnes et contre la maison, il y a des bancs : c’est là le principal salon de l’habitation. Sous la terrasse, il y a une citerne qui conserve les eaux pluviales. A l’origine, c’était la seule source d’eau, car il n’y a pas d’eaux de surface dans ces paysages volcaniques. Ce fut d’ailleurs une des raisons de l’abandon de ces îles, au XXe siècle, par leurs habitants. Les parents de Loredana avaient à l’époque émigré en Australie. Et ils sont revenus ! Le tourisme, en général bien contrôlé, est la nouvelle ressource qui fait vivre l’archipel. Aujourd’hui, l’eau est livrée par bateaux-citernes depuis le continent.
Le propriétaire, qui avait mis sa maison à disposition pour le tournage du film « Il Postino », est un artiste originaire de l’île. Peintre et poète, Pippo Cafarella a toujours résisté aux incitations et aux menaces maffieuses visant à dénaturer ce lieu pour en faire une résidence de luxe. La maison est, et restera on l’espère longtemps, perdue dans son écrin de verdure. Si on peut la louer durant la saison estivale, et malgré un prix assez conséquent paraît-il, il faut s’y contenter d’un confort plus que spartiate. Massimo Troisi, l’auteur et acteur du « Postino », n’en aurait pas voulu d’autre. Et Pippo la garde telle quelle, aussi en souvenir de Massimo.
Hors saison de location, allons nous asseoir sur la terrasse, en fin d’après-midi, pour suivre l’injonction du Petit Prince : « J'aime bien les couchers de soleil. Allons voir un coucher de soleil... ». En face de nous, les deux îles occidentales de l’archipel, Filicudi et Alicudi. Selon la saison le soleil s’y couche, à gauche en hiver, à droite en été. Et quels couchers de soleil ! Les plus beaux de l’île, dit-on. Ou du monde, qui sait ?
Les volcans de Didyme surgissant de la mer !
Michel Aragno